Les musulmans chinois oubliés
Texte lu en français
J’ai parlé avec le frère Nurxat, musulman ouïghour du Xinjiang et nouveau visage de la communauté du Qaim, de la répression exercée par la Chine sur son peuple — et de ce que signifie tenir à sa foi sous la contrainte.
Par Zhongqi Zhuang · Traduit de l’anglais

L’oppression des musulmans ouïgours du Xinjiang par la Chine a suscité une condamnation internationale ; pourtant, les récits individuels de souffrance et de résistance restent souvent enfouis sous les statistiques générales et le discours politique. Or, comme l’a déclaré le prophète Mohammed :
« Quiconque tue une seule âme innocente […], c’est comme s’il avait tué l’humanité tout entière. »Coran, chapitre 5 (Al-Ma’idah), verset 32
Les Ouïgours sont un groupe ethnique turcique, majoritairement musulman sunnite, originaire de la région autonome ouïgoure du Xinjiang, dans le nord-ouest de la Chine. Ils ont leur langue, leur culture et leurs traditions religieuses propres, dont beaucoup sont de plus en plus réprimées par le gouvernement chinois sous couvert de politiques antiextrémistes.
Le gouvernement chinois est même allé jusqu’à emprisonner des musulmans ouïgours dans ce qu’on appelle des « camps de rééducation ». Il affirme que ces camps participent de la lutte contre le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme religieux. Il prétend que ces installations offrent une formation et une éducation idéologique à des personnes influencées par des idéologies extrémistes. En réalité, ce sont des instruments destinés à faire pression sur la communauté ouïgoure de Chine et à la réduire au silence.
Par ailleurs, au nom de la sécurité nationale, des mosquées ont été démolies, des textes islamiques interdits, et les vêtements traditionnels ouïgours comme les pratiques religieuses proscrits. L’usage de la langue ouïgoure est découragé, en particulier chez les enfants, les écoles imposant le seul mandarin. Les fêtes religieuses sont étroitement contrôlées, et même des expressions privées de foi — simplement laisser pousser sa barbe, porter un voile ou jeûner pendant le ramadan — sont traitées comme des comportements suspects, soumis à la surveillance de l’État, voire passibles d’arrestation. Même des activités ordinaires du quotidien, comme demander un passeport, télécharger certaines applications de partage de fichiers ou de réseaux sociaux, ou simplement avoir de la famille à l’étranger, déclenchent examen et interrogatoires. Des documents divulgués et des enquêtes indiquent que les détentions surviennent souvent sans inculpation formelle ni procès, visant des personnes pour les motifs évoqués ci-dessus. Des systèmes de surveillance de pointe servent à signaler des individus sur la base de tels comportements et, si le gouvernement chinois fournit des justifications générales à l’existence de ces camps, les motifs précis des détentions individuelles paraissent larges et souvent arbitraires, sans critères transparents.

J’ai récemment parlé avec le frère Nurxat, musulman ouïgour né dans la région du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine, dans une localité nommée Tourfan, autrefois poste clé de la célèbre route de la Soie et aujourd’hui centre historique du tourisme. Il nous a récemment rejoints au siège de la Religion Ahmadie de la Paix et de la Lumière et vit désormais au sein de la communauté diverse qui entoure Aba Al-Sadiq. Il a courageusement partagé son expérience profondément personnelle, et son témoignage révèle l’impact envahissant et intime de la discrimination raciale et du détournement de la technologie sur la vie des Ouïgours, aujourd’hui encore.
La vie à l’intérieur des camps de rééducation
L’un des aspects les plus sombres, largement décrit, est la réalité brutale à l’intérieur des « camps de rééducation » du Xinjiang. Les prisonniers subissent de violents passages à tabac et sont contraints, sous la pression, de signer des aveux fabriqués. « Ils te frappent, puis te forcent à signer des documents pour des accusations inventées », rapporte Nurxat d’après des témoignages de première main. Pire encore, les prisonniers sont poussés à incriminer amis et parents pour se sauver eux-mêmes et sauver leurs proches, perpétuant un cycle vicieux où des innocents sont détenus sous de faux prétextes.
« Soit tu trahis quelqu’un, soit tu deviens toi-même une victime », dit Nurxat. Il en a résulté une enfance passée dans la suspicion, toujours sur ses gardes, de peur qu’un ami ne vous dénonce pour se sauver lui-même. Comment nouer des liens et se faire des amis proches quand on s’inquiète sans cesse et qu’on regarde par-dessus son épaule ? « En grandissant, je n’ai jamais su ce que signifiait se sentir en sécurité », dit Nurxat.
« Très tôt, j’ai appris à surveiller mes paroles, à cacher ma foi et à faire comme si tout allait bien, même quand tout autour de moi sonnait faux. C’était une enfance de silence, de peur, et d’apprentissage de la disparition avant d’être “disparu”. » « Le pire n’était pas seulement la peur, poursuit-il. C’était le sentiment d’être indésirable dans son propre pays — comme si l’on était né coupable de quelque chose, juste parce qu’on est ouïgour. Et pire encore, c’était de porter le fait que personne ne se souciait de vous, ni de vos douleurs et de vos chagrins, en vivant dans une désespérance silencieuse. »


Plus troublant encore, des témoignages crédibles, documentés au fil des années, font état de prélèvements d’organes illégaux sur des détenus. « Il existe des points d’accès pour le transport d’organes — des organes prélevés sur des prisonniers des camps de rééducation et stockés pour une livraison rapide à travers le pays », rapporte Nurxat. Lorsqu’on lui demande pourquoi de telles pratiques atroces sont permises et activement menées, il répond : « Elles sont destinées à de hauts responsables et à des bureaucrates. »
特殊旅客,人体器官运输通道
Traduction : passagers spéciaux, voie de transport d’organes humains (marquages au sol indiquant les points d’accès et les voies de transport rapide pour les organes prélevés)
Tragédies personnelles et familiales
Cette persécution systématique pénètre au cœur des familles. L’un des amis proches de Nurxat a subi un profond traumatisme après que son père eut été emmené dans un camp alors qu’il était encore très jeune. Il en a été soudainement et totalement séparé, sans explication ni possibilité de dire au revoir. « Il a sombré dans une grave dépression et a même tenté de mettre fin à ses jours en avalant des médicaments », raconte-t-il. « Chaque fois qu’il pense à son père — dont nous ignorons à ce jour s’il est mort ou vivant —, il s’effondre. L’incertitude est une source constante de douleur. »
« Chaque fois qu’un ami me disait que son père ou son oncle avait disparu, j’avais l’impression qu’un compte à rebours s’enclenchait pour ma propre famille. Ce n’était pas seulement de la tristesse : c’était de l’effroi, de celui qui vous rampe sous la peau et y reste, à se demander quand ma famille et moi serions les prochains. »
Une autre connaissance, un ami de la famille, est revenue de détention physiquement diminuée. Nurxat raconte : « Il avait perdu du poids et était devenu squelettique ; il ne pouvait plus marcher correctement à cause du manque de lumière du jour, du manque de nourriture et des conditions rudes à l’intérieur du camp. » Même après sa libération, la surveillance a continué. « Le gouvernement ne le laissait pas tranquille, ni lui ni sa famille. »
Son témoignage direct décrit un environnement étroitement contrôlé, mal éclairé et terriblement exigu — évoquant davantage une prison que toute autre chose. Bien qu’officiellement qualifié de « camp de rééducation », la réalité est bien plus oppressive : espace vital minimal, chaleur insupportable et surveillance constante — auxquels s’ajoutent les sévices permanents des gardiens, verbaux et physiques, les traitements inhumains et la brutalisation, tout cela contribuant à un sentiment écrasant d’enfermement et de désespoir.
L’oncle de Nurxat a subi une injustice supplémentaire. « Après six ans de détention, le jour de sa libération, il a été envoyé à l’hôpital en raison de la dégradation de son état de santé. Pendant son traitement, ils ont sévèrement restreint ses déplacements jusqu’à sa sortie ; alors que les autres patients pouvaient circuler librement hors de l’enceinte de l’hôpital, lui y était maintenu enfermé. Ils voulaient le confiner pour qu’il reste sous leur surveillance et leur contrôle. Puis ils se sont mis à surveiller étroitement sa famille. Il était interdit à son fils de parler ouïgour, ce qui le dépouillait de sa culture, de ses usages, de son peuple. Ils venaient régulièrement chez eux pour s’assurer qu’il en restait ainsi. »
Cet effacement culturel délibéré a fait que son enfant a grandi étranger à son propre héritage, stigmatisé par des accusations infondées d’extrémisme.
Sa voisine de palier a subi une perte personnelle dévastatrice. « Elle est devenue veuve après que son mari eut été emmené une nuit dans un camp. Volatilisé, tout simplement. » Ces « disparitions de minuit » sont si courantes que chacun, au Xinjiang, connaît au moins une personne de sa famille ou de son entourage proche qui en a été victime. C’est devenu un phénomène quotidien, une pratique perverse, normalisée dans la vie de tous les jours.
« Que celui d’entre vous qui voit un mal le change de sa main ; s’il n’en est pas capable, alors [qu’il le change] de sa langue ; et s’il n’en est pas capable, alors de son cœur — et c’est là le degré le plus faible de la foi. »Sahih Muslim, Muslim ibn Al-Hajjaj Al-Naysaburi, livre 1, hadith 79
Discrimination quotidienne et surveillance
La vie quotidienne des Ouïgours est marquée par un profilage racial incessant et une surveillance de masse intrusive. Des rapports font état d’un nombre de caméras de vidéosurveillance en augmentation chaque année, et certains affirment même qu’il y a aujourd’hui jusqu’à une caméra pour deux habitants. « Dans les gares, ils séparaient les minorités ethniques de la majorité han. Les Han pouvaient simplement sortir librement, mais nous, nous étions soumis à des fouilles corporelles intégrales, nos bagages étaient retournés, nos téléphones scannés. Cela m’arrivait tout le temps. Dehors, dans les rues, tous les 150 à 200 mètres, il y avait un poste de contrôle de police. J’avais toujours peur qu’ils m’emmènent sans raison », rapporte Nurxat.
Il poursuit : « Chaque fois que j’essayais de loger à l’hôtel, la police frappait à ma porte et m’interrogeait. À chaque fois. Un jour, ils ont même soumis de force toute ma famille à un test de dépistage de drogues, alors qu’ils savaient que notre religion nous interdit d’en approcher. » À ce jour, il souffre encore parfois de paranoïa et de malaise quand des inconnus l’abordent. « Même maintenant, je sursaute encore quand mon téléphone vibre ou quand quelqu’un frappe à l’improviste. C’est comme si mon corps n’avait jamais quitté le Xinjiang, même si moi, je l’ai fait. »
Une grande partie de la surveillance passe par le numérique. « Ils utilisent WeChat, l’application de messagerie la plus populaire en Chine, pour tout surveiller », explique-t-il. WeChat est une application multifonction développée par Tencent, largement utilisée en Chine pour la messagerie, les réseaux sociaux, les paiements mobiles et divers services du quotidien. L’an dernier, elle comptait plus de 1,38 milliard d’utilisateurs actifs mensuels dans le monde, dont environ 845,4 millions en Chine, soit près de 60,1 % de la population du pays. « Ils écoutent vos conversations, lisent vos messages, suivent votre position. Il ne s’agit pas seulement de réseaux sociaux : c’est un outil de surveillance de masse. »
Restrictions à l’éducation et aux déplacements
L’accès à l’éducation et la possibilité de voyager à l’étranger sont étroitement contrôlés pour les Ouïgours, et servent souvent d’outils de coercition et de contrôle. Pour les étudiants ouïgours qui étudient hors du Xinjiang, le gouvernement chinois assigne des « tuteurs » chargés de les surveiller. « On vous assigne un “tuteur” qui se comporte comme un policier, explique-t-il. Nous avions des séances d’endoctrinement hebdomadaires, nous regardions des films de propagande et nous devions rédiger des comptes rendus sur ce que nous avions appris et sur ce que nous ressentions, comme s’ils s’étaient directement inspirés du roman 1984 de George Orwell. »
Lorsqu’il a demandé un passeport pour étudier à l’étranger, en quête de liberté et d’une vie meilleure, la procédure a été délibérément entravée par la discrimination et le racisme. « Ils m’ont dit qu’ils allaient y réfléchir — et rien ne s’est passé. Même le tuteur ouïgour qui a essayé de m’aider m’a dit que le doyen rechignait à l’approuver, alors qu’il ne m’avait jamais rencontré. » Exaspéré et déterminé, il a compris que le seul moyen d’avancer était de se retirer complètement de l’université. « J’ai dû quitter l’université rien que pour échapper à leur contrôle. Ce n’est qu’alors que j’ai pu demander un passeport. »
Mais cette démarche elle-même était semée d’obstacles. « Cela a coûté à ma famille plus de 10 000 yuans (1 400 dollars) en pots-de-vin, rien que pour obtenir l’autorisation, se souvient-il. Pour situer : un emploi correct rapportait à l’époque 3 000 yuans (410 dollars) par mois. » Au commissariat de Tourfan, d’autres humiliations l’attendaient. « Ils m’ont fait écrire une “lettre d’engagement” pour prouver ma loyauté au Parti communiste. Puis le chef de la police m’a demandé d’être leur indicateur. Comme j’ai refusé, ils ont ouvert un dossier à mon nom. À ce jour, je n’ai aucune idée de pourquoi : je n’ai jamais commis le moindre délit. »
« Ainsi, moines, de ce que l’on ne donnait pas d’argent aux pauvres, la pauvreté se répandit. Quand la pauvreté fut répandue, le vol se répandit. Quand le vol fut répandu, l’usage des armes se répandit. Quand l’usage des armes fut répandu, le meurtre se répandit ; le meurtre se répandit, le mensonge se répandit ; quand le mensonge fut répandu, la médisance se répandit. Parce que la médisance était répandue, leur longévité et leur beauté déclinèrent. »Dīgha Nikāya 26 (Cakkavatti Sutta), chapitre 4
La persécution au-delà des frontières de la Chine
Même après avoir quitté la Chine, son passé a continué de le hanter, et l’emprise numérique est restée, voire s’est resserrée. Il s’est installé en Australie en janvier 2022 pour y étudier — en quête de liberté, d’une vie meilleure et d’une échappatoire à la discrimination et au racisme qu’il subissait chez lui. « Pendant ma première année en Australie, ils me harcelaient tous les deux ou trois jours par appels vidéo sur WeChat. Ils voulaient me voir, me surveiller, ils me demandaient quels Ouïgours j’avais rencontrés ici et cherchaient à recueillir des informations sur la diaspora ouïgoure en Australie. »
Le contrôle et le harcèlement constant ne se sont pas arrêtés là. « Un jour de l’Aïd al-Adha, un officier m’a envoyé de l’argent sur WeChat en guise de “cadeau” — 500 yuans (70 dollars) —, un pot-de-vin, pour obtenir des informations sur la communauté ouïgoure à l’étranger. Je ne l’ai pas accepté. » C’est après cet épisode qu’il a enfin résisté. « Je leur ai dit : “Je suis un citoyen respectueux des lois de la République de Chine et j’ai droit à la vie privée.” Je l’ai dit dans leur propre langage politique, et après cela, ils ont lâché prise. » La situation de ses parents reste critique. « Mes parents vivent toujours au Xinjiang, et je crains pour eux chaque jour. Ils vivent dans le silence maintenant, ils ont peur de parler — même à moi. J’entends la prudence dans leur voix. Ce n’est pas la vie que je leur souhaitais. »
La voix des opprimés

Ce témoignage personnel met crûment en lumière le coût humain de l’oppression chinoise contre les musulmans ouïgours. Au-delà des titres et des statistiques, ces expériences vécues montrent la gravité des violations des droits humains au Xinjiang et exposent la douleur, la peur et l’injustice profondes infligées à tout un peuple — visé pour sa foi, pour son identité et pour son refus de se soumettre.
En tant que croyants de la Religion Ahmadie de la Paix et de la Lumière, nous estimons que chacun a le droit, donné par Dieu, de vivre dignement, d’adorer librement et de dire la vérité sans peur. Nous nous tenons aux côtés des opprimés, non seulement en paroles, mais en actes. Des campagnes médiatiques dénonçant l’injustice au plaidoyer pour la justice divine sur la Terre, nous travaillons à être la voix des sans-voix, en veillant à ce que leurs récits soient entendus et consignés aux quatre coins de la Terre. Comme l’enseigne Abdullah Hashem Aba Al-Sadiq, nous sommes appelés à restaurer ce qui a été volé à l’humanité : la vérité, la dignité et les droits divins de ceux qu’on a réduits au silence.
La persécution des Ouïgours n’est pas une injustice isolée : c’est le signe d’un monde gouverné par des tyrans et non par le choix de Dieu. Leurs histoires font écho à la souffrance historique de la famille de Mohammed — marginalisée, emprisonnée et martyrisée —, et pourtant choisie par Dieu pour porter la lumière.
Le parcours de Nurxat n’est pas seulement une histoire de répression politique : c’est l’histoire d’une enfance volée, de familles brisées, d’une peur devenue mémoire du corps. Et pourtant, c’est aussi une histoire de résistance. De fidélité à sa foi, à sa culture et à sa dignité, même quand le monde autour de lui tentait de les effacer.
Son témoignage n’est pas qu’un cri de douleur : c’est un rappel brutal de notre devoir et un signal d’alarme. À ceux d’entre nous qui ont encore une voix : servons-nous-en. À ceux qui peuvent encore se tenir debout : tenons-nous aux côtés des opprimés. Car le silence, face à une telle cruauté, est une complicité ; c’est être un démon muet. Et dans la vision de l’État Juste Divin, il ne peut y avoir de paix tant que la justice ne règne pas.
« Et un héraut criera du ciel : “Ô gens ! Votre prince est untel, et c’est le Mahdi qui emplira la Terre de justice et d’équité comme elle aura été emplie d’injustice et d’oppression.” »Mo’jam Ahadeeth Imam Al-Mahdi, Al-Shaikh Ali Al-Korani, vol. 1, p. 329-330