L’Iran fait de la religion un commerce : voici comment
Texte lu en français
Derrière la façade religieuse du gouvernement iranien se cache un réseau complexe de corruption, de jeux de pouvoir et d’exploitation.
Par Amir Bazargani · Traduit de l’anglais

Derrière la façade religieuse du gouvernement iranien se cache un réseau complexe de corruption, de jeux de pouvoir et d’exploitation. Au fond, ce système déguise des manœuvres financières et politiques sous des symboles sacrés, en manipulant la foi et la révérence pour resserrer son emprise à la fois sur le peuple iranien et sur les ressources.
L’un des exemples les plus frappants en est Astan Quds Razavi (AQR), vaste organisation iranienne fondée pour gérer et entretenir le sanctuaire de l’Imam Reza à Machhad, l’un des lieux les plus saints de l’islam, en particulier pour les musulmans chiites. Au lieu de cela, l’AQR est devenue une puissance financière, qui tire profit de son statut privilégié tandis que la population iranienne endure pauvreté et privations.
Cet article explore la transformation de l’AQR, d’institution religieuse en instrument de contrôle et d’accumulation de richesse, en mettant en lumière le détournement stupéfiant de ses ressources. En examinant attentivement comment les relations politiques, les exonérations fiscales et un pouvoir économique sans contrôle entretiennent le monopole de l’AQR, nous verrons ce que cela implique plus largement pour un pays qui se dit attaché à la justice divine tout en la sapant systématiquement.
Comment quatre organisations d’élite contrôlent la moitié de l’économie

L’économie iranienne est dominée par quelques organisations clés qui contrôlent une part importante de la richesse et des ressources du pays. Quatre des entités les plus puissantes sont Astan Quds Razavi (AQR), le Quartier général exécutif de la directive de l’Imam (EIKO), le Bonyad Mostazafan (Fondation des opprimés) et le Quartier général de construction Khatam al-Anbiya, propriété du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Elles sont directement ou indirectement sous la supervision du Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei. Elles forment la colonne vertébrale de la puissance économique iranienne et sont profondément imbriquées dans l’appareil politique du pays. Ensemble, on dit qu’elles contrôlent plus de la moitié de l’économie iranienne.
La richesse produite par ces institutions sert plusieurs fins interconnectées, qui toutes renforcent la structure de pouvoir du régime iranien. Ces organisations fonctionnent comme la colonne vertébrale financière du Guide suprême, en permettant le contrôle de la politique intérieure, le soutien des loyalistes et la répression de l’opposition par la domination économique.
Les activités religieuses constituent un autre axe majeur, des institutions comme l’AQR finançant des projets tels que l’entretien et l’agrandissement de sanctuaires, l’éducation religieuse et une propagande alignée sur les objectifs idéologiques du régime. Les intérêts militaires et stratégiques sont également soutenus par cette richesse, Khatam al-Anbiya finançant et renforçant le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), puissante organisation militaire et politique en Iran. Ce financement reçu de Khatam al-Anbiya permet au CGRI de soutenir des opérations militaires à la fois à l’intérieur du pays et à travers le Moyen-Orient, où il appuie des régimes et des milices alliés, en particulier en Syrie, en Irak et au Liban. Si des fondations comme le Bonyad Mostazafan sont censées venir en aide aux pauvres, les critiques soutiennent qu’une part substantielle de leur richesse est redirigée vers des gains politiques et personnels pour l’élite, laissant leur mission déclarée de protection sociale largement inaccomplie.
L’histoire d’Astan Quds Razavi : d’institution religieuse à empire financier
Depuis sa création après la révolution islamique de 1979, Astan Quds Razavi s’est rapidement transformée d’institution petite et limitée en un empire financier et économique massif. Au départ, sa responsabilité principale était la gestion du sanctuaire et du tombeau de l’Imam Ali Al-Reza, et l’aide aux nécessiteux par les dons. Elle est aujourd’hui devenue l’une des plus grandes organisations économiques d’Iran et du monde islamique.

Cette expansion économique a commencé dans les années 1980 et s’est peu à peu étendue à divers domaines : agriculture, élevage, industrie, pétrole et gaz, et même construction automobile. Un autre aspect important des activités économiques d’Astan Quds Razavi est sa vaste propriété immobilière. Plus de la moitié des terrains de la ville de Machhad appartiennent à Astan Quds, et l’institution tire des profits substantiels de la location et de la vente de ces biens. En outre, Astan Quds possède des legs pieux et des biens dans d’autres provinces d’Iran.
Cette vaste propriété a fait d’Astan Quds l’un des plus grands acteurs du marché immobilier iranien, avec un effet considérable sur le marché du logement à Machhad et une source de revenus importante pour l’institution. Le monopole que détient l’AQR dans le secteur immobilier, en particulier à Machhad, a fait grimper les prix du logement, rendant l’accès à la propriété de plus en plus difficile pour les citoyens ordinaires. Cette barrière financière a nourri un mécontentement public généralisé, car les bénéfices économiques des entreprises d’Astan Quds semblent ne servir que l’élite.
Outre la promotion immobilière, Astan Quds Razavi a bénéficié de son statut privilégié dans l’attribution des terrains et des ressources par le gouvernement. Ses liens avec l’élite politique lui ont assuré de continuer d’étendre son patrimoine sans rencontrer d’opposition notable, ce qui lui a permis de consolider son contrôle sur Machhad et sur d’autres régions.
Ebrahim Raïssi et le détournement du sanctuaire de l’Imam Ali Al-Reza

Ebrahim Raïssi, ancien président de l’Iran, figure éminente de la République islamique qui a occupé le poste de gardien d’Astan Quds Razavi de février 2016 à avril 2019, a joué un rôle clé dans l’accroissement de l’influence économique et politique de cette institution. Durant son mandat, Raïssi a largement usé des ressources d’Astan Quds pour servir ses ambitions politiques, en faisant de l’institution un outil de ses campagnes électorales.
Si Raïssi s’est constamment présenté comme un défenseur des pauvres et un promoteur de la justice sociale, son mandat à Astan Quds raconte une autre histoire. Les ressources de l’institution ont été régulièrement exploitées à des fins politiques, les dons et les travaux publics étant redirigés vers la construction de sa marque politique personnelle. Ces agissements ont gravement entamé la crédibilité de l’AQR comme organisation religieuse, en révélant à quel point elle s’est imbriquée dans les manœuvres politiques.
L’une des actions controversées de Raïssi pendant son mandat a été la distribution massive de dons en période électorale. Usant des ressources financières d’Astan Quds, il a distribué des sacs de riz et de farine dans des zones rurales et pauvres, en tentant de gagner un soutien populaire pour les élections. Cet acte est considéré comme l’un des exemples les plus nets de détournement politique des ressources d’Astan Quds.
La distribution de ces ressources n’était pas motivée par un désir sincère d’aider les pauvres : c’était une manœuvre calculée pour acheter des voix et influencer l’opinion publique. De nombreux critiques soutiennent que de tels agissements constituent un détournement flagrant de dons religieux et de legs pieux destinés à soutenir les nécessiteux. Au lieu de cela, ces ressources ont servi les ambitions politiques de Raïssi, en sapant les principes de charité et de protection sociale sur lesquels Astan Quds Razavi avait été fondée.
La création d’une unité de protection indépendante
Une autre action de Raïssi a été la création d’une unité de protection indépendante pour Astan Quds. Estimant que les biens de mainmorte d’Astan Quds avaient besoin d’une protection particulière, il a créé une force de sécurité privée pour l’institution. Cette initiative a essentiellement doté Astan Quds d’une force militaire privée, en accroissant son autonomie.
La création de cette force de sécurité a déclenché l’alarme, les critiques avertissant qu’elle marque une escalade dangereuse dans la militarisation des institutions économiques et religieuses déjà puissantes de l’Iran. En dotant Astan Quds Razavi (AQR) de son propre appareil de sécurité, Ebrahim Raïssi a de fait transformé l’institution en forteresse semi-autonome, capable de recourir à la force et de défendre son vaste empire financier sans aucun contrôle gouvernemental.
Cette initiative effrontée a intensifié les craintes d’un pouvoir sans contre-poids, en nourrissant l’inquiétude que l’AQR dispose désormais d’une liberté encore plus grande pour protéger ses intérêts, brouillant davantage les frontières déjà troubles entre les domaines religieux, économique et militaire de l’Iran.
La corruption financière à Astan Quds Razavi : l’affaire des pneus et un détournement de 22 millions de dollars
L’un des cas les plus importants de corruption financière impliquant Astan Quds Razavi est survenu en 2019, lié à l’importation de pneus. Astan Quds Razavi, par l’intermédiaire de sa filiale de gestion de la chaîne d’approvisionnement, a reçu 80 millions de dollars de devises publiques pour l’importation de 200 000 pneus. Mais, en raison d’une mauvaise gestion et de pratiques possiblement corrompues, seule une partie de ce montant a réellement servi à l’objet prévu, 22 millions de dollars restant non justifiés.
Ce scandale met à nu l’absence criante de transparence et de responsabilité au sein de l’une des institutions les plus puissantes d’Iran. Malgré la mauvaise gestion flagrante de fonds publics, les dirigeants d’Astan Quds Razavi (AQR) n’ont guère reçu plus qu’une tape sur les doigts. Le scandale des pneus est un autre exemple accablant de la manière dont l’AQR, forte de ses vastes relations politiques, agit en toute impunité. Au lieu d’en subir les conséquences, l’AQR a prospéré, exploitant sa position privilégiée pour en tirer un profit financier. Rien d’étonnant à ce que la perception publique change : cette institution, autrefois vénérée pour sa mission religieuse, apparaît de plus en plus comme un géant avide de profits, plus intéressé par l’expansion de sa richesse que par sa raison d’être spirituelle.
Les figures clés impliquées dans cette affaire ont réussi à échapper aux poursuites grâce à leurs relations politiques. Bien que le contrat d’importation de pneus n’ait pas été honoré, une partie seulement de la commande étant arrivée, les responsables ont échappé à de graves conséquences — un nouvel exemple de l’élite qui protège les siens. Pire encore, beaucoup des personnes mises en cause dans cette mauvaise gestion ont depuis été élevées à de puissantes fonctions gouvernementales, rappel effronté des liens incestueux entre corruption financière et pouvoir politique dans la République islamique. Cette habitude de promouvoir à de plus hautes fonctions des individus impliqués dans des scandales financiers révèle un système profondément ancré dans la corruption et le népotisme.
L’impact de 22 millions de dollars : ce qui aurait pu être accompli
Avec un taux de change de 62 000 tomans pour un dollar américain en octobre 2024, le salaire minimum en Iran reste d’environ 9 500 000 tomans, soit environ 153 dollars par mois. Le vol de 22 millions de dollars équivaut à peu près aux salaires mensuels de 144 000 travailleurs iraniens. Au-delà de cette comparaison, 22 millions de dollars auraient pu avoir un effet transformateur sur des projets sociaux et de développement essentiels en Iran, surtout dans le contexte des difficultés économiques et de la forte inflation du pays. Cette somme aurait pu financer la construction de quelque 40 à 110 écoles en zone rurale, en donnant accès à l’éducation à des milliers d’enfants. En matière de logement, les fonds volés auraient pu financer environ 450 à 730 logements, offrant un toit à des familles dans le besoin. Cet argent aurait pu couvrir les frais de santé de 100 000 à 200 000 personnes, ou considérablement étendre les équipements médicaux des communautés défavorisées. Dans les zones rurales confrontées à la pénurie d’eau, 22 millions de dollars auraient pu financer environ 1 100 à 2 200 projets, apportant l’accès à l’eau potable à des centaines de milliers de personnes. Le coût de l’alimentation d’une famille de quatre personnes pour un mois étant d’environ 200 à 300 dollars, cette somme aurait pu fournir des vivres de base à environ 75 000 à 110 000 familles, ou soutenir des banques alimentaires et des soupes populaires pour venir en aide à des centaines de milliers de personnes en insécurité alimentaire.
Le contraste est proprement stupéfiant. Les fonds détournés, passés par des accords corrompus et des canaux détournés, représentent bien plus qu’une mauvaise gestion financière : ils sont une atteinte directe aux plus vulnérables d’Iran. Il ne s’agit pas seulement d’argent perdu, mais d’occasions perdues de répondre aux besoins urgents et vitaux d’une population en crise. C’est un échec moral et économique d’une ampleur immense.
Le rôle des exonérations fiscales dans la corruption
L’un des principaux facteurs de la corruption généralisée au sein d’Astan Quds Razavi est l’exonération fiscale de l’institution. Astan Quds, invoquant des ordres de la direction de la République islamique, est exonérée de tout impôt. Cette exonération s’applique alors même que l’institution bénéficie de ressources publiques et d’un taux de change préférentiel, et tire des profits énormes de ses activités économiques et commerciales.
L’exonération fiscale dont jouit Astan Quds Razavi est depuis longtemps un point de fixation de la colère publique, et à juste titre. Les critiques de tous bords, des économistes aux citoyens ordinaires, ont fustigé à maintes reprises le statut privilégié de l’institution, en soutenant que son refus de payer l’impôt saigne l’État tout en alourdissant la charge financière des autres secteurs. Le traitement de faveur de l’institution crée un terrain de jeu inégal : il permet à l’AQR de dominer l’économie, tandis que les entreprises et les citoyens ordinaires sont contraints de porter le poids de l’impôt.
Pendant sa présidence, Ebrahim Raïssi a sensiblement augmenté les impôts des travailleurs, des employés et des entreprises pour combler le déficit budgétaire de l’État. Il n’a pourtant pas plaidé pour l’imposition d’Astan Quds Razavi. Et, en flagrante contradiction, Raïssi n’a rien fait pour imposer l’AQR, entité nageant dans la richesse. Malgré ses avantages financiers considérables, Raïssi a défendu l’exonération fiscale de l’AQR en affirmant que l’institution « aidait les pauvres » à hauteur de dix fois ce qu’elle aurait versé en impôts — une défense que les critiques ont démontée comme un prétexte creux pour maintenir l’ordre établi. Raïssi a encore justifié sa position en déclarant : « on ne taxe pas les dons des gens », et il a condamné ceux qui questionnaient le statut d’exonération de l’institution, en déclarant dans un discours à l’université de Machhad : « Que Dieu maudisse ceux qui ont créé dans les esprits le doute sur l’impôt d’Astan Quds. »
Conclusion : une goutte dans l’océan de la corruption
Le cas d’Astan Quds Razavi (AQR) est un exemple frappant de l’enracinement profond de la corruption financière au sein du gouvernement iranien. Le détournement par l’institution de son statut religieux, ses exonérations fiscales et son accès privilégié aux ressources de l’État lui ont permis d’amasser une richesse considérable au détriment du peuple iranien. Du détournement de fonds destinés à la protection sociale vers des campagnes politiques jusqu’au détournement de millions de dollars par des accords corrompus comme le scandale des pneus importés, les agissements de l’AQR révèlent un schéma inquiétant d’abus financiers et d’impunité. Les 22 millions de dollars disparus dans l’affaire des pneus ne représentent qu’une fraction du problème d’ensemble, mais leur portée est importante. Ces fonds auraient pu servir à bâtir des écoles, à fournir des logements, à améliorer la santé ou à nourrir des milliers de familles affamées en Iran. Au lieu de cela, ils ont été canalisés dans les poches de ceux qui exploitent leurs relations politiques pour leur profit personnel.
Cet abus financier n’est toutefois qu’une partie d’un problème systémique plus large au sein du régime. Dans l’évangile du Riseur de la Famille de Mohammed, intitulé Le But des sages, Aba Al-Sadiq condamne le gouvernement iranien comme un État anti-juste divin :
« La terreur que l’Iran répand sur son propre peuple et à travers le monde au nom de Dieu et de la sainte Maison (Ahlul-Bayt) le rend illégitime… ils n’ont pas apporté de solutions aux besoins et aux problèmes de l’humanité. Ces États sont connus pour discriminer ceux qui n’appartiennent pas à leur foi. Ce sont des États anti-justes divins. »Le But des sages, Aba Al-Sadiq, porte 33, p. 447
Cette dénonciation met en lumière non seulement la corruption du gouvernement, mais aussi son incapacité à faire vivre les valeurs de justice et d’équité, tandis qu’il exploite les symboles religieux pour son contrôle politique et sa manipulation à l’échelle mondiale.
Cet exemple n’est cependant qu’une goutte dans l’océan de corruption financière qui ronge les institutions dirigeantes de l’Iran. L’AQR, aux côtés d’autres entités puissantes comme Khatam al-Anbiya du CGRI et le Bonyad Mostazafan, fait partie d’un réseau complexe de richesse et de pouvoir qui soutient le régime. Le peuple iranien, qui subit le gros de ces pratiques corrompues, se retrouve avec un système qui fait passer l’enrichissement de l’élite avant le bien-être de ses citoyens. Jusqu’à ce que ces structures corrompues soient démantelées et que de vraies réformes soient mises en œuvre, les promesses de justice et d’équité resteront creuses, et l’emprise du régime sur le pouvoir continuera de se resserrer au prix de l’avenir de la nation.