L’homme que l’histoire a maudit… mais pourquoi ? Qui était Abdullah ibn Saba ?
Texte lu en français
Abdullah ibn Saba est une figure de l’histoire islamique dont le nom a été transformé en arme depuis plus de mille ans. Mais voici la question qu’il faut poser : y a-t-il, dans son histoire, davantage que ce que l’on en comprend généralement ?
Par Husam AlHakim · Traduit de l’anglais
Cet article s’inspire de la conférence Hall of Mysteries d’Aba Al-Sadiq consacrée à Abdullah ibn Saba.

Abdullah ibn Saba est une figure de l’histoire islamique dont le nom a été transformé en arme depuis plus de mille ans. Prononcez son nom dans une pièce pleine de sunnites et ils le traiteront de conspirateur juif qui a corrompu l’islam de l’intérieur. Mentionnez-le à la majorité des savants chiites et ils s’en distancieront tout aussi vite. Les deux camps s’accordent sur un point : c’était un homme dangereux, un dévoyé, quelqu’un à condamner.
Mais voici la question qu’il faut poser : y a-t-il, dans son histoire, davantage que ce que l’on en comprend généralement ?
Le Zahir et le Batin : une règle que l’on ne peut ignorer
Avant de pouvoir comprendre Abdullah ibn Saba, il nous faut comprendre un principe qui traverse toute alliance, tout prophète et toute religion véritable depuis le temps d’Adam.
Ce principe est le suivant :
Al-Batin : l’intérieur, le caché, la réalité ésotérique sous la surface.
Al-Zahir : l’enveloppe extérieure, ou l’apparent.
Le Prophète Mohammed a averti :
« Viendra sur les gens un temps où il ne restera de l’islam que son nom, et où il ne restera du Coran que ses mots. Leurs mosquées seront splendidement meublées mais dépourvues de guidance. Leurs savants seront les pires des hommes sous le Ciel ; la discorde (fitna) viendra d’eux et retournera à eux. »Mishkat Al-Masabih, vol. 1, p. 91, hadith 276
Autrement dit : un temps où l’apparent est tout ce qui reste, tandis que l’intérieur, l’essence vivante, est abandonné.
Sans comprendre les sens du Zahir et du Batin, nous ne comprendrons jamais la religion.
Même les commandements et les obligations ont un sens zahir et un sens batin.
Lorsque Dieu ordonna aux anges de se prosterner devant Adam,
Le Zahir était : obéis au calife de Dieu.
Le Batin était : reconnais et adore l’Esprit de Dieu dans Son représentant sur la terre.
Lorsqu’il fut ordonné à Noé de ne pas tuer, le Zahir était : ne tue pas le corps biologique. Le Batin était : ne provoque pas la fitna, car le Prophète a dit que la fitna est pire que le meurtre.
Et lorsque Moïse reçut les Dix Commandements, chacun d’eux portait cette double dimension :
« Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi. »
Zahir : prononce la Shahada.
Batin : ne suis que l’unique représentant de Dieu désigné par Lui, non pas Abu Bakr, ni Omar, ni Othman, ni aucun dirigeant autoproclamé qui n’a jamais été choisi par Allah.
Et ainsi de suite…
Le schéma est indéniable. Pour tout apparent, il y a un caché. Toujours. Sans exception. Et c’est ainsi que les gens se sont toujours divisés : ceux qui portent l’enveloppe, et ceux qui portent l’essence. Les musulmans (les soumis) sont les gens des actes d’adoration apparents. Les croyants sont les gens de l’intérieur. Les croyants sont au-dessus des musulmans.
Les bédouins disent : « Nous avons cru. » Dis : « Vous n’avez pas [encore] cru ; dites plutôt : “Nous nous sommes soumis”, car la foi n’est pas encore entrée dans vos cœurs. Et si vous obéissez à Allah et à Son Messager, Il ne vous privera de rien de vos œuvres. Certes, Allah est Pardonneur et Miséricordieux. »Coran, chapitre 49 (Al-Hujurat), verset 14
Qui est Abdullah ibn Saba ?
Abdullah ibn Saba était un juif yéménite qui accepta l’islam et devint profondément loyal au Prince des croyants, Ali ibn Abi Talib. L’histoire le retient comme un fauteur de troubles, un agitateur sectaire, un homme dont les partisans, les Saba’iyya, sont accusés d’avoir soulevé les Égyptiens contre Othman et d’avoir allumé le chaos qui mena à la bataille du Chameau, laquelle entraîna la mort de nombreux musulmans sous la bannière d’Aïcha contre le Prince des croyants, l’Imam Ali.
C’était aussi un homme dont on a rapporté qu’il dit au Prince des croyants :
« Je sais que je suis un prophète et que tu es Allah. »Rijal Al-Kashi, Muhammad ibn Umar Al-Kashi, p. 83
Et ce qui s’est passé ensuite est l’endroit précis où tout historien paresseux cesse de lire et commence à juger.
La condamnation des Ahlulbayt
Des narrations rapportent qu’après avoir reçu l’ordre de se repentir et avoir refusé, les Imams eux-mêmes punirent et maudirent Abdullah ibn Saba.
L’Imam Al-Sadiq a dit : « Qu’Allah maudisse Abdullah ibn Saba, qui a prétendu à la divinité du Prince des croyants. Par Allah, le Prince des croyants était un serviteur d’Allah, obéissant à Lui. »
Et les savants chiites comme sunnites l’ont rejeté de manière quasi unanime.
L’affaire est donc close, n’est-ce pas ?
Attendez, ne nous emballons pas…
Le témoignage qui change tout
Gardez à l’esprit l’histoire de Moïse avec le serviteur juste dans le Coran. Les actes du serviteur juste, dans l’apparent, n’étaient pas bons, mais leur intérieur l’était (lisez l’histoire complète dans le Coran, chapitre 18, versets 60-82).
Nous avons également de nombreux cas, dont celui de Zurara ibn A‘yan, que l’Imam maudit dans l’apparent, tandis que dans l’intérieur l’Imam dit à Zurara qu’il ne le fait que pour le protéger de la haine des gens, parce qu’il était très proche des Ahlulbayt, et pour le protéger du meurtre (Mu‘jam al-Aḥādīth al-Mu‘tabara, livre 3, chapitre 33).
Maintenant, lisons cette narration lentement…
Al-Azbakh ibn Nabata, qui rapportait du saint Imam Ali, fut interrogé au sujet d’Abdullah ibn Saba par Abu Al-Haytham Malik, un autre compagnon. Et Abu Al-Haytham n’hésita pas.
Il dit : « C’est lui qui a dévoilé la vérité, et les gens ont connu la religion de Dieu par lui. » On lui demanda alors : quel est son rang auprès de Dieu ? La réponse : « Comme la place de la lumière dans le disque du soleil, ni reliée à lui ni séparée de lui. Il est caché au regard des observateurs, sans être pour autant absent. C’est lui que Dieu a nommé de ce nom. » Puis il dit que le verset « En vérité, je suis Abdullah (le serviteur d’Allah). Il m’a donné le livre et m’a fait prophète » se rapportait à Abdullah ibn Saba lui-même.
Deux réalités. Un seul homme. Maudit dans le Zahir. Honoré dans le Batin.
Ce n’est pas une contradiction. C’est le système fonctionnant exactement comme il a été conçu.
Le Nida’ : l’acte qui coûte tout
Il existe dans cette tradition une notion appelée Al-Nida’, ou le grand appel. L’acte d’adoration ultime. Le sacrifice final.
Son fondement remonte jusqu’au Temple de Dieu.
Dans l’Exode, Dieu établit à l’intérieur du Temple un voile qui sépare le lieu saint du Saint des Saints, la salle où demeure l’Arche de l’Alliance, où repose la présence de Dieu. Et le commandement était absolu : nul n’entre derrière ce voile. Pas sans permission. Pas même un instant, « de peur qu’ils ne meurent ».
Percer ce voile, ou dévoiler Dieu sans permission, était la plus grave des transgressions dans son apparent. Car lorsque Dieu commença à demeurer non plus dans des temples de pierre mais dans des manifestations humaines, dans la Hujjah de chaque époque, le même principe s’appliqua. Le Ma‘na, la réalité la plus intérieure de l’Imam, devint le Saint des Saints. Le Bab devint le voile. Et l’Ism devint le temple extérieur.
Dévoiler le sens, c’est déclarer ouvertement ce qui doit demeurer caché : c’est l’acte d’Al-Nida’, ou l’appel public.
Celui qui l’accomplit en connaît le prix : la mort. La condamnation. L’exil. La malédiction dans l’apparent.
Et il le fait quand même, ne craignant le blâme de personne. Non par défi envers l’Imam, mais à son service. Ils sacrifient leur propre réputation, leur propre héritage, leur propre renom, afin que ceux qui sont capables de recevoir l’intérieur puissent être guidés. Tandis que les masses, qui ne peuvent pas encore porter cette connaissance, demeurent protégées par l’apparent qui semble la condamner.
Abdullah ibn Saba a accompli le Nida’.
Il s’est tenu devant tous les gens, a déclaré qu’Ali était Dieu, a accepté la condamnation d’Ali dans le Zahir (l’apparent), puis, lorsque Ali lui ordonna d’entrer dans le feu, il s’y est élancé avec joie. Parce qu’il avait compris :
Rapporté par Abu Huraira : le Messager d’Allah nous envoya en mission (c’est-à-dire une unité militaire) et dit : « Si vous trouvez untel et untel, brûlez-les tous deux par le feu. » Au moment où nous allions partir, le Messager d’Allah dit : « Je vous avais ordonné de brûler untel et untel, mais nul autre qu’Allah ne châtie par le feu ; aussi, si vous les trouvez, tuez-les (c’est-à-dire ne les brûlez pas). »Sahih Al-Bukhari, hadith 3016
Aucun musulman ne peut soutenir qu’Ali n’était pas le meilleur des juges de l’histoire islamique, ce qui rend ce cas bien plus solide qu’une supposition ou une impression, puisqu’il montre un jugement intentionnel de l’Imam Ali par le feu.
Rapporté par ibn ‘Abbas : ‘Omar a dit : « Notre meilleur récitateur du Coran est Ubai et notre meilleur juge est Ali ; et malgré cela, nous laissons certaines des paroles d’Ubai, parce qu’Ubai dit : “Je ne laisse rien de ce que j’ai entendu du Messager d’Allah”, alors qu’Allah dit : “Quelque verset que Nous abrogions ou fassions oublier, Nous en apportons un meilleur ou un semblable.” (2.106) »Sahih Al-Bukhari, hadith 4481
Il ne fut pas le premier, il ne fut pas le dernier
Abu Al-Khattab fit la même chose au temps de l’Imam Al-Sadiq. Il se déclara prophète. Il déclara que l’Imam était Allah. Il fut maudit et condamné dans le Zahir (l’apparent). Et pourtant, les narrations des Ahlulbayt rapportent explicitement qu’Abu Al-Khattab était une incarnation de Gabriel, un ange, un messager, dissimulé derrière le voile d’une transgression apparente.
Ce schéma n’a pas commencé avec eux. Regardez la Transfiguration de Jésus dans le Nouveau Testament. Au moment où Jésus révéla son Batin (l’intérieur), qui apparut à ses côtés ? Pas ses disciples les plus connus dans l’apparent. Moïse et Élie apparurent, et Jean-Baptiste, qui dans son Zahir (l’apparent) était simplement Jean, était Élie dans son Batin (l’intérieur).
Tout véritable compagnon de tout prophète possède cette structure. Leur Zahir (l’apparent) est le compagnonnage. Leur Batin est la prophétie. Leur Zahir (l’apparent) est humain. Leur Batin (l’intérieur) est angélique.
Et Abdullah ibn Saba ne faisait pas exception.
Il était un prophète dans le Batin. Parce qu’il avait reconnu le Batin de l’Imam auprès duquel il se trouvait. Et il en a payé le prix fort pour l’annoncer.
Ce que cela signifie pour vous
La même épreuve qui a détruit le peuple de Moïse est vivante aujourd’hui.
Les gens voient la condamnation d’Abdullah ibn Saba et s’arrêtent là. Ils voient l’apparent — maudit, exilé, brûlé — et ils referment le dossier. Ils suivent la majorité. Ils suivent les savants qui ont confirmé la condamnation. Ils suivent l’apparent.
Ils abandonnent l’essence.
Et c’est précisément pourquoi le Prophète a averti :
« Nombreux sont ceux qui récitent le Coran, mais le Coran les maudit. »
Parce qu’on leur a donné un apparent et qu’ils l’ont pris pour la vérité entière.
Le Coran a un apparent et sept sens intérieurs, comme l’a confirmé l’Imam Al-Sadiq. La preuve de Dieu a un Zahir (apparent) et un Batin (intérieur). Les compagnons ont un Zahir et un Batin. L’histoire a un Zahir et un Batin.
Et la question que Dieu pose à chaque personne vivante aujourd’hui est la même qu’Il a posée à chaque époque auparavant :
Vous arrêterez-vous à l’enveloppe ?
Ou oserez-vous chercher l’essence ?
La série Hall of Mysteries explore ces questions et bien d’autres, cachées à la vue de tous dans les Écritures des religions abrahamiques. Pour ceux qui sont prêts à regarder au-delà de la surface, les portes sont déjà ouvertes.