Qui est Be Scofield ?
Texte lu en français
Qui est Be Scofield ? Découvrez le parcours, les méthodes et les controverses de cette « chasseuse de sectes » autoproclamée dont les écrits visent les nouveaux mouvements religieux.
Par Rosita Šorytė · Traduit de l’anglais

Le texte qui suit est un extrait reproduit d’un article de Rosita Šorytė (membre de l’European Federation for Freedom of Belief), initialement publié dans The Journal of CESNUR, volume 9, numéro 5, septembre-octobre 2025. Vous pouvez lire l’article original ici.
En juillet 2025, de nombreux membres de la Religion Ahmadie de la Paix et de la Lumière (AROPL) ont pris conscience de l’existence d’un mouvement antisectes organisé, lorsque plusieurs médias britanniques, à commencer par The Guardian (McClenaghan et Pegg 2025), ont lancé des attaques contre eux. La campagne reprenait les arguments habituels employés pour critiquer les groupes étiquetés « sectes ». L’origine de ces attaques peut être retracée jusqu’à un article calomnieux écrit par Be Scofield sur son blog, GuruMag (Scofield 2025). [...]

Be Scofield, dont le nom d’état civil est peut-être encore Robert James Scofield est une Américaine transgenre de 45 ans et une « chasseuse de sectes » autoproclamée. En avril 2025, elle a publié l’article qui a déclenché la campagne britannique contre l’AROPL. Après la parution, en 2018, de sa grande enquête antisectes visant le maître spirituel néerlandais Bentinho Massaro (Scofield 2018), les détracteurs de Scofield — dont ses victimes et leurs soutiens — ont répondu à ses articles en pointant son mépris des faits et son usage de citations et de références inexactes (voir Vera 2018a, 2018b). Si certains ont commenté avec légèreté sa croyance en l’astrologie — trait inhabituel pour quelqu’un du mouvement antisectes —, personne n’a pris le temps d’analyser en profondeur son idéologie et ses motivations. L’une des raisons majeures de cet angle mort est la tendance à s’en tenir aux seules sources en ligne. Scofield livre des informations bien plus détaillées sur elle-même dans des documents imprimés qu’elle ne partage pas en ligne.
Elle raconte que son parcours de « chasseuse de sectes » a commencé en 2017 à Asheville, en Caroline du Nord. Elle déjeunait et se sentait submergée par le désespoir et des pensées suicidaires. Elle était sans le sou, traumatisée par des maltraitances passées, et avait connu une « mort de l’âme ». De plus, en tant que personne transgenre, elle se débattait avec la dysphorie et se heurtait à des obstacles médicaux qui l’empêchaient de poursuivre le traitement œstrogénique nécessaire pour accorder son apparence physique à l’identité féminine qu’elle se reconnaissait (Scofield 2022, 10). Alors qu’elle se demandait sérieusement s’il ne valait pas mieux « ne plus être ici [en ce monde] », une femme mystérieuse est apparue et l’a persuadée de ne pas « partir avant d’avoir accompli le dessein de ton âme » (Scofield 2022, 3). Rétrospectivement, elle a compris que cette femme était peut-être un ange ou un extraterrestre bienveillant.
Commence alors un parcours où les mêmes schémas se répètent. D’abord, Scofield reçoit des informations exclusives de cinq sources différentes :
- L’astrologie. Une astrologue, en particulier, lui indique le lieu où elle doit se rendre chaque année le jour de son anniversaire, et où elle attend de nouvelles révélations.
- Des messages de dimensions supérieures. Elle reçoit des « téléchargements » venus d’une dimension supérieure, transmis à la fois par des médiums humains et par des messagers angéliques qui apparaissent et disparaissent.
- Le tarot. Les cartes de tarot qu’elle utilise pour la divination lui apportent des éclairages supplémentaires.
- Les Annales akashiques. Elle entre en contact avec un médium capable d’accéder aux Annales akashiques, censées être l’archive de tous les événements passés, présents et futurs. Madame Helena Blavatsky (1831-1891), l’une des cofondatrices de la Société théosophique, a popularisé ce concept.
- Des contacts extraterrestres. Peu à peu, elle prend conscience que des extraterrestres venus d’un « vaisseau-mère » l’observent également et lui fournissent des informations (Scofield 2022, 320, 474).
Je ne considère pas les expériences et les révélations surnaturelles comme un objet de moquerie — même si Scofield, elle, s’en moque lorsqu’elles se produisent dans des groupes qu’elle réprouve. Simplement, les informations issues de ces sources devraient être qualifiées pour ce qu’elles sont. Scofield paraît parfois surprise que les forces de l’ordre n’acceptent pas ses expériences mystiques comme preuves. J’estime que les personnes qui traversent des épisodes psychotiques, que ce soit en raison d’une dysphorie de genre ou pour d’autres motifs, méritent aide et compassion. Cela devient toutefois problématique lorsqu’elles affirment que leurs expériences les qualifient tout particulièrement pour déceler le « lavage de cerveau » ou des techniques induisant la psychose au sein de mouvements spirituels. Souffrir d’une maladie cardiaque ne fait pas de vous un cardiologue. Si elles devaient témoigner en justice, la stabilité mentale de ces personnes pourrait poser question. Cela ne semble pourtant pas préoccuper les médias qui y recourent comme « experts des sectes ».
Lorsque ses sources mystiques la guident vers un lieu précis, Scofield constate qu’il s’agit du site d’une communauté spirituelle ou d’un endroit où elle peut obtenir des informations sur un groupe religieux. La chose n’a rien de très surprenant, étant donné qu’il existe des milliers de mouvements de ce type. De plus, son astrologue dirige Scofield vers des foyers bien connus d’activité spirituelle, dont Sedona, en Arizona ; Hawaï ; Orcas Island ; et Crestone, dans le Colorado. Lorsqu’elle arrive dans un nouveau lieu, Scofield reçoit des messages concernant une bataille cosmique entre la lumière et les ténèbres et comprend qu’une secte sombre, « luciférienne », opère dans la région. Sa mission est d’éliminer cette secte.

Il y a toutefois un problème supplémentaire avec les « téléchargements » de Scofield venus du plan spirituel : ils ont invariablement une nature sombre. Bien qu’elle se dise maître Reiki « certifiée niveau deux » (Scofield 2022, 347 ; le détail de sa certification demeure obscur), des présences obscures se manifestent lorsqu’elle administre du Reiki à autrui. La plupart des maîtres Reiki y verraient le signe que quelque chose ne va pas. Par ailleurs, bien peu de maîtres spirituels souscriraient à l’idée que des anges et d’autres êtres de lumière ordonneraient à quelqu’un de traquer et de détruire des groupes spirituels auxquels il s’oppose.
Scofield reçoit l’aide de sources tout aussi mystérieuses, mais non mystiques. Après son premier article, dirigé contre Bentinho Massaro, « un e-mail a tout changé… quelqu’un m’a écrit pour dire qu’il souhaitait me soutenir dans mon travail d’enquête sur les sectes. On me proposait un revenu fixe de plusieurs milliers de dollars par mois » (Scofield 2022, 70). Cette situation n’a duré que quelques mois, mais elle a reçu par la suite une aide comparable. L’identité de ces généreux soutiens n’a pas été précisée, pas plus que la finalité exacte de ce financement. Il est possible que cela soit lié au fait qu’à un moment donné, Scofield s’est sentie tenue de critiquer les chercheurs spécialistes des nouveaux mouvements religieux. Elle a qualifié Eileen Barker de « mère de tous les apologistes des sectes », présenté Gordon Melton comme un « chercheur apologiste des sectes de la première heure », décrit Susan Palmer comme nourrissant « une fascination inquiétante pour les sectes dangereuses », et s’en est prise également à Rebecca Moore, Catherine Wessinger et Massimo Introvigne (Scofield 2023). Cela se produisait des années avant que l’un quelconque de ces chercheurs ne l’ait critiquée, ou n’ait même eu connaissance de son existence.

Un exemple notable des agissements controversés de Scofield est son attaque, en 2019, contre Aaravindha Himadra, nom spirituel de Janis Briedis, enseignant et conférencier résidant sur Orcas Island, dans l’État de Washington. Elle l’a accusé d’être responsable du meurtre de Carla Shaffer (1953-2006), une femme bahá’íe suivie en psychiatrie, dont le corps a été retrouvé dans un étang d’Orcas Island en 2006 (Scofield 2019).
Carla avait été hospitalisée auparavant pour de multiples blessures par arme blanche. Une enquête de police a établi que ces blessures étaient auto-infligées ; Carla soutenait toutefois qu’un être surnaturel l’avait attaquée. Sa mort a été qualifiée soit d’accident, soit, éventuellement, de suicide.
Un petit groupe d’habitants d’Orcas Island, dont l’ex-mari et l’ancien compagnon de Carla, a tenté sans succès de convaincre les autorités qu’un acte criminel était en cause dans la mort de cette femme. Ils ont évoqué l’implication de sectes sataniques non identifiées et mis en avant un groupe appelé les « Children of Light », dont la police n’a pu vérifier l’existence. Ce groupe n’était pas l’« ancien nom » de l’organisation d’Aaravindha, comme Scofield (2022, 162) l’a prétendu. En 2018, l’affaire était presque tombée dans l’oubli, jusqu’à ce que quelqu’un demande à Be Scofield de se rendre à Orcas Island pour « révéler la vérité » sur Aaravindha. Scofield a soutenu que Carla avait été membre de la « secte » d’Aaravindha et qu’elle avait été tuée parce qu’elle voulait la quitter.
Des partisans d’Aaravindha ont engagé une agence de détectives pour enquêter et établir un rapport sur Orcas Island (Sirius Investigations 2020). Ils ont établi que Carla avait assisté à des fêtes et à des rencontres chez Aaravindha, mais que c’était avant qu’aucun « groupe » ne soit officiellement constitué. Si elle était restée en bons termes avec les partisans du maître spirituel, elle n’avait aucune envie de quitter sa foi bahá’íe pour une autre voie spirituelle. Après la publication de son article, les détectives ont révélé que Scofield avait falsifié les déclarations de personnes qu’elle avait interrogées. L’une d’elles, David Lutz, proche collaborateur d’Aaravindha, a été à ce point troublé par cette déformation qu’il s’est rendu dans un commissariat pour déposer une déclaration sous serment. Il y affirmait avoir informé Scofield que Carla n’était « pas » membre d’un quelconque groupe dirigé par Aaravindha et qu’elle souffrait de troubles psychiques. L’article de Scofield laissait pourtant entendre le contraire.
C’est là un exemple de plus du journalisme malhonnête de Scofield. Les détectives engagés par les amis d’Aaravindha ont toutefois négligé — ou du moins minimisé — un point crucial. Scofield a écarté l’avis des forces de l’ordre, des médecins de Bellingham, dans l’État de Washington, qui avaient soigné Carla, et même celui de ses proches, dont son frère, médecin lui-même. Elle s’est fiée à ce qu’elle jugeait être des sources plus dignes de confiance, tels de soudains ressentis de présences démoniaques sur Orcas Island et, peut-être, une nouvelle « visitation » angélique (Scofield 2022, 140).

Deux traits supplémentaires caractérisent l’activité de Scofield comme antisectes New Age. D’abord, elle manifeste les mêmes délires mégalomanes que ceux qu’elle prête aux chefs de « sectes ». Elle présente systématiquement les groupes qu’elle critique comme vastes, puissants et menaçants pour la planète entière. Elle qualifie ainsi l’AROPL de « plus grande secte apocalyptique du monde » (Scofield 2025). De même, elle décrit Agama Yoga, petite émanation thaïlandaise du groupe de yoga roumain MISA, plus important, comme rien de moins qu’« un point spirituel central d’assujettissement et de domination des femmes sur la planète. Je l’ai réduit en cendres. Ce fut une nouvelle victoire pour la lumière » (Scofield 2022, 121). Or, la dernière fois que j’ai vérifié, Agama Yoga était toujours en activité, de même que d’autres mouvements qu’elle affirme avoir détruits.
Scofield soutient que son article a joué un rôle déterminant dans la quasi-disparition du mouvement connu sous le nom de Love Has Won. Ce groupe a ensuite attiré l’attention des médias lorsque l’on a découvert que ses fidèles conservaient à leur siège le corps momifié de leur codirigeante décédée. Elle laisse entendre que son travail d’enquête a inspiré plusieurs émissions de télévision à succès sur Love Has Won ; elle n’y a pourtant été ni citée ni créditée.
Ensuite, sans contredire la première remarque, les articles de Scofield peuvent être tenus pour une forme de discours de haine susceptible d’inciter à la violence. Il n’est donc pas inexact de dire qu’ils ont des conséquences. Elle promeut habilement son travail sur divers sites et réseaux sociaux sous différents pseudonymes, créant l’illusion d’un mouvement plus vaste alors qu’il s’agit, en réalité, d’une entreprise à une seule personne. Scofield vise spécifiquement les villes où prospèrent des communautés spirituelles, y suscitant un sentiment de peur parmi les habitants. Elle se targue d’avoir, par son article, contraint Bentinho Massaro à quitter Sedona. Cela s’est produit à la suite de l’intense promotion de son enquête, qui a valu à Massaro des menaces de mort et à ses partisans du harcèlement (Vera 2018b). Comme elle le rapporte sèchement : « huit jours à peine après ma publication », l’un des partisans de Massaro s’est suicidé (Scofield 2022, 64).
Elle s’attribue, ainsi qu’à son article sur Love Has Won, ce qui est arrivé aux membres du groupe à Kauai, à Hawaï : « La voiture toute neuve de la secte et les vitres de la maison qu’elle louait ont été fracassées. Des vidéos montraient des pierres lancées contre la résidence. De grands feux de joie ont été allumés sur la plage pour tenter d’enfumer la secte. Des habitants patrouillaient dans le secteur à cheval. » (Scofield 2022, 367).
Au bout du compte, Love Has Won a dû quitter Hawaï. Quoi que l’on puisse penser de ce mouvement, ce dont Scofield s’attribuait le mérite revenait à des violences physiques contre des personnes qui n’avaient été condamnées pour aucun crime.
Le « succès » de Scofield à susciter des violences contre des groupes spirituels s’explique, comme elle le reconnaît, par son choix de viser des mouvements relativement petits qui n’avaient pas été étudiés par des chercheurs (du moins avant qu’elle ne se tourne vers l’AROPL). Cette absence d’attention universitaire signifiait qu’aucun récit alternatif n’était disponible pour contrer ses affirmations. Elle admet avoir eu conscience qu’attaquer des groupes spirituels pouvait entraîner des réponses juridiques et des campagnes de communication, mais elle « espérait [qu’]en évitant d’enquêter sur la Scientologie, [elle] pourrait y échapper » (Scofield 2022, 200).
Scofield estime ses actes justifiés parce qu’elle les voit comme la part de « quelque chose de bien plus grand » (Scofield 2022, 436). Elle soutient que les « sectes » créent des « portails sombres » par lesquels des démons envahissent notre planète. Scofield se sent appelée à refermer ces portails (Scofield 2022, 318).
Guérir un ancien conflit entre deux groupes d’extraterrestres serait essentiel au bien de l’humanité. Selon Scofield, elle est seule capable de « guérir l’antique fracture ET » parce qu’elle a une « ligne directe » avec les extraterrestres (Scofield 2022, 474). Ces « maîtres et enseignants spirituels très avancés » la soutiennent, elle et la planète, en ce moment critique de l’évolution planétaire. Ils fournissent à Scofield des informations autrement inaccessibles et la guident dans son entreprise de démantèlement des « sectes » (Scofield 2022, 475).


