L’analyse experte de Massimo Introvigne sur la Religion ahmadie de la paix et de la lumière
Texte lu en français
L’expert Massimo Introvigne propose une analyse approfondie de la Religion ahmadie de la paix et de la lumière, offrant un éclairage sur les tendances et les enjeux religieux mondiaux.
Par Massimo Introvigne · Traduit de l’anglais

A. L’expert
1. Je m’appelle Massimo Introvigne. Je suis un sociologue des religions italien et j’ai enseigné dans plusieurs universités, dont un cours de sociologie des religions jusqu’en 2016, date de mon départ à la retraite, à l’Université pontificale salésienne de Turin, en Italie. Je suis le cofondateur et, depuis 1988, le directeur général du CESNUR, le Centre d’études sur les nouvelles religions, l’un des plus grands centres de recherche sur le pluralisme religieux en Europe.
2. Je suis l’auteur de quelque soixante-dix livres sur les nouveaux mouvements religieux, la sociologie des religions et la liberté religieuse (dont deux publiés par Oxford University Press et un par Cambridge University Press), et de plus d’une centaine d’articles dans des revues à comité de lecture et de chapitres d’ouvrages collectifs en plusieurs langues. Une bibliographie complète de mes écrits est disponible à l’adresse https://www.cesnur.org/introvigne_biblio.htm.
3. Le sociologue italien chevronné Roberto Cipriani m’a qualifié, dans ce qui est le manuel italien de sociologie de la religion le plus connu, de « l’un des sociologues italiens de la religion les plus connus à l’étranger, et parmi les plus grands spécialistes mondiaux des nouveaux mouvements religieux » (Nuovo manuale di sociologia della religione, 2e éd., Rome : Borla, 2009, 470). Écrivant dans l’une des publications officielles de l’American Academy of Religion, la plus grande organisation professionnelle au monde dans le domaine des études religieuses, l’historien suédois Per Faxneld, dans un compte rendu de l’un de mes livres, m’a appelé « l’un des grands noms de l’étude des nouvelles religions » (https://readingreligion.org/books/satanism).
4. En 2011, j’ai été appelé à exercer les fonctions de Représentant de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, dont le Royaume-Uni, les États-Unis et le Canada sont également des États participants) pour la lutte contre le racisme, la xénophobie, et l’intolérance et la discrimination envers les chrétiens et les membres d’autres religions. En 2012, j’ai été nommé président de l’Observatoire national de la liberté religieuse, créé par le ministère italien des Affaires étrangères, et j’ai exercé cette fonction jusqu’en 2015.
5. Je siège aux conseils d’administration et aux comités de direction de plusieurs revues académiques spécialisées de mon domaine, dont Nova, de l’University of Pennsylvania Press
Religio (https://muse.jhu.edu/issue/51647/information/editorial.pdf), et l’Interdisciplinary Journal of Research on Religion de l’université Baylor (https://www.religjournal.com/editorialboard.php).
6. En 2018, j’ai commencé à publier, comme rédacteur en chef, le magazine quotidien Bitter Winter, qui traite principalement des questions de liberté religieuse. Il s’est rapidement imposé comme une source d’information fiable sur la liberté religieuse à l’échelle internationale. Ainsi, la section consacrée à la Chine du rapport annuel du Département d’État américain sur la liberté religieuse pour l’année 2020, publié en 2021 (https://www.state.gov/reports/2021-report-on-international-religious-freedom/china/), a cité Bitter Winter 85 fois, ce qui en fait l’organe de presse le plus cité de ce document. Nous avons continué d’être cités les années suivantes dans des documents du Département d’État américain, de l’USCIRF (United States Commission on International Religious Freedom) et d’autres autorités nationales, pour notre couverture non seulement de la Chine, mais aussi d’autres pays.
B. La Religion ahmadie de la paix et de la lumière (AROPL)
7. À propos d’un refus d’enregistrement de la Religion ahmadie de la paix et de la lumière (AROPL) par la Charity Commission du Royaume-Uni, on m’a demandé de répondre à deux questions : l’AROPL est-elle une « religion distincte » au regard des religions existantes et présente-t-elle tous les traits normalement associés à une religion, et sert-elle l’« intérêt public » au Royaume-Uni ?
8. Je connais bien les enseignements et les activités de l’AROPL au Royaume-Uni et dans d’autres pays. Pour une introduction générale à l’AROPL, on se reportera à la série de cinq articles que j’ai publiés récemment dans Bitter Winter, coécrits avec ma collègue Karolina Maria Kotkowska, de l’université Jagellonne de Cracovie, en Pologne : (1) https://bitterwinter.org/the-ahmadi-religion-of-peace-and-light-1-a-drama-and-its-characters/ ; (2) https://bitterwinter.org/the-ahmadi-religion-of-peace-and-light-2-from-ahmed-al-hassan-to-abdullah-hashem/ ; (3) https://bitterwinter.org/the-ahmadi-religion-of-peace-and-light-3-esotericism-and-progressive-millennialism/ ; (4) https://bitterwinter.org/the-ahmadi-religion-of-peace-and-light-4-the-divine-just-state/ ; et (5) https://bitterwinter.org/the-ahmadi-religion-of-peace-and-light-5-why-are-they-persecuted/.
9. Il n’y a aucun doute dans mon esprit : l’AROPL est une religion. J’ai participé en 1999 à un projet financé par l’Union européenne sur la définition de la religion (voir ma contribution : « Religion as Claim: Social and Legal Controversies », dans Jan G. Platvoet et Arie L. Molendijk, dir., The Pragmatics of Defining Religion: Contexts, Concepts and Contests, Leyde : Brill, 1999, 41-72). Si la définition de la religion demeure une notion disputée, on s’accorde généralement à dire que trois éléments sont à la fois nécessaires et suffisants pour définir une religion : un système partagé de croyances qui répond aux questions des « préoccupations ultimes » en faisant appel à des entités surnaturelles, immanentes à notre monde ou transcendantes ; une organisation qui promeut ces croyances ; et un rituel. Dans le cas de l’AROPL, il y a d’abord un système de croyances complet et articulé, affirmant l’existence d’un Dieu personnel, son action dans l’histoire humaine, sa désignation de différents messagers, les règles qu’il a données à l’humanité en matière de morale et de société, d’où vient le mal, ce qu’il advient des humains après leur mort, et comment une communauté religieuse conforme au plan de Dieu doit être organisée. L’Écriture sacrée de l’AROPL, Le But du Sage, que j’ai étudiée en détail, est un texte de plus de 600 pages qui offre des réponses complètes et cohérentes à ces questions (et à bien d’autres). De fait, la théologie de l’AROPL, avec sa riche extension aux questions historiques, morales et sociales, apparaît plus détaillée et plus complète que celle de beaucoup d’autres religions généralement reconnues comme telles, en particulier celles de fondation récente.
10. L’AROPL a une organisation hiérarchique, définie dans Le But du Sage et effective en pratique, avec un dirigeant considéré comme le messager désigné de Dieu pour notre temps, qui a le pouvoir de définir la doctrine et d’organiser la religion, et qui nomme les dirigeants locaux et les responsables de missions particulières. J’ai vu ces règles appliquées dans la vie quotidienne de l’AROPL, qui fonctionne comme beaucoup d’autres religions hiérarchiquement organisées.
11. Les spécialistes des religions ont, depuis au moins cinquante ans, élargi la notion de « rituel » au-delà du modèle du XIXe siècle, qui cherchait partout quelque chose de semblable à un office dominical protestant, à une messe catholique ou à un rite juif du samedi. Il n’y a évidemment rien de semblable dans les groupes bouddhistes, ni même dans des formes de christianisme d’établissement plus récent, comme les quakers. L’AROPL est ce que les spécialistes appelleraient un groupe « dispensationnaliste », c’est-à-dire qu’il divise l’histoire en époques, ou dispensations. Ce qui était approprié, et de fait conforme à la volonté de Dieu, dans une dispensation n’est plus nécessaire dans la suivante. Les cinq prières quotidiennes, les sermons du vendredi dans les mosquées ou le pèlerinage à La Mecque relèvent, pour l’AROPL, de la sixième alliance, ou dispensation. Nous vivons maintenant un temps nouveau, la septième alliance, et ces pratiques ne sont plus nécessaires. Cela ne signifie pourtant pas que l’AROPL n’a pas son propre rituel. Elle appelle « basilique », plutôt que « mosquée », la salle de son centre consacrée aux offices religieux. Elle ressemble à un lieu de culte typique (voir image 1) et comprend une chaire d’où les sermons sont prononcés devant une assistance en partie assise et largement debout.

Les croyants s’y rassemblent régulièrement pour écouter des sermons, prier, méditer et entendre des lectures du livre saint Le But du Sage et d’autres textes sacrés. Ce n’est pas là un « rituel » inhabituel, et on le trouve de fait dans beaucoup de religions dérivées du christianisme et de l’islam. Ainsi, les Témoins de Jéhovah, hormis leur célébration annuelle du Repas du Seigneur, se réunissent régulièrement pour entendre des enseignements et des lectures tirées de leurs publications. Le « rituel », aujourd’hui, revêt des formes nombreuses et variées. Quiconque assiste à un rassemblement de l’AROPL comprend clairement qu’il s’agit d’une réunion rituelle religieuse, où les croyants affirment et célèbrent leur religion.
12. Une autre question est de savoir si l’AROPL est une religion distincte ou simplement une « secte » de l’islam chiite. À mon avis, l’AROPL est une religion nouvelle. Bien sûr, aucune religion nouvelle n’est totalement nouvelle. À sa naissance, le christianisme reposait largement sur le judaïsme, et l’islam a intégré des éléments du judaïsme comme du christianisme. Pourtant, le christianisme et l’islam ont inauguré de nouvelles traditions religieuses et n’étaient pas de simples variations de religions préexistantes. Les spécialistes des religions distinguent le point de vue « émique » des fidèles et la perspective « étique » (à ne pas confondre avec « éthique ») des observateurs savants extérieurs. Le point de vue émique des membres de l’AROPL est qu’ils représentent le véritable islam, et de fait la véritable religion universelle. Dans la perspective étique des spécialistes, ils font partie d’une religion nouvelle, aussi différente de ce qu’on appelle ordinairement l’islam que le christianisme l’est du judaïsme. Il n’y aurait pas de christianisme sans judaïsme, et pourtant le christianisme est une religion différente du judaïsme. Il n’y aurait pas d’AROPL sans islam chiite, et pourtant l’AROPL est une religion différente et autonome. Les Témoins de Jéhovah comme les saints des derniers jours revendiquent l’un et l’autre, sur le plan émique, d’être la forme véritable et originelle du christianisme. Pourtant, du point de vue étique des spécialistes, ce sont de nouvelles traditions religieuses issues du christianisme, tout comme le christianisme est jadis issu du judaïsme. Que l’AROPL soit une religion nouvelle est évident pour tout lecteur du But du Sage, et cela y est explicitement proclamé. Nous lisons dans ce livre que quatre-vingt-dix-neuf pour cent de ce que l’islam enseigne actuellement est faux, ce qui serait difficilement compatible avec la thèse selon laquelle l’AROPL ne serait qu’une secte au sein de l’islam. « Quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la religion est faux ; non pas quatre-vingt-dix-neuf pour cent de toutes les religions, mais quatre-vingt-dix-neuf pour cent de chaque religion, y compris l’islam » (Le But du Sage, p. 110). « L’islam que le Leveur/Qaim [c’est-à-dire le dirigeant de l’AROPL] apporte sera presque entièrement différent de l’islam avec lequel Mohammed… est venu et de l’islam pratiqué aujourd’hui. C’est essentiellement une religion nouvelle » (Le But du Sage, p. 113). Les fidèles de l’AROPL croient que la véritable Kaaba n’est pas à La Mecque (mais à Pétra, en Jordanie), que des heures fixes de prière ne sont pas nécessaires, que le Ramadan est en décembre, que le foulard n’est pas obligatoire pour les femmes, que l’alcool peut être bu librement quoique modérément, que les personnes LGBTQ ne doivent être ni jugées ni persécutées, et que tous les prophètes ont commis des erreurs. Bref, ils croient que nous sommes entrés dans une septième et dernière alliance entre le genre humain et Dieu, où les enseignements et la jurisprudence de la sixième alliance, conclue avec Mohammed, ne sont plus en vigueur. Leur mouvement est né dans un contexte chiite, et pourtant ils enseignent que la direction chiite actuelle, en Irak comme en Iran, est faite de « savants qui n’œuvrent pas » et qui égarent les croyants par de fausses doctrines. Tous ces enseignements établissent clairement que l’AROPL est une religion nouvelle et non une variation de secte de l’islam.
13. Je ne suis pas spécialiste du droit britannique des œuvres de bienfaisance ni de sa notion d’intérêt public. Je formulerai néanmoins quelques observations sur ce point également. Les enseignements moraux que l’AROPL transmet à ses membres sont indubitablement bénéfiques pour la société, d’autant que ces membres viennent souvent de pays islamiques rongés par le fondamentalisme et le conflit. L’AROPL a payé un lourd tribut pour son approche des enseignements islamiques respectueuse des droits humains, en particulier pour sa défense des droits de la communauté LGBTQ, qui a conduit à l’arrestation et au harcèlement de ses membres en Malaisie et ailleurs. Le But du Sage enseigne que « la religion, c’est de bien traiter autrui ; et celui qui ne traite pas bien autrui n’a pas de religion » (Le But du Sage, p. 362). Je n’ai vu aucun élément indiquant que ce précepte ne soit pas sincèrement cru et pratiqué.
14. Je suggère respectueusement de considérer que l’AROPL est, au Royaume-Uni, une religion comptant de nombreux membres qui ont fui la persécution religieuse dans d’autres pays. De toute évidence, leur premier besoin est de survivre en sécurité, ce qui explique peut-être pourquoi les activités de rayonnement au Royaume-Uni n’en sont encore qu’à un stade initial de développement. De manière générale, toutefois, dans tous les pays où l’AROPL est présente, et d’après sa théologie et ses enseignements moraux, présenter le message de la religion à tous et offrir plusieurs formes d’aide à ceux qui en ont besoin, y compris aux personnes extérieures au groupe, sont des traits typiques du mouvement. Certaines réunions et certains rassemblements de l’AROPL sont réservés aux membres, comme il en va dans beaucoup de religions, mais d’autres sont publics et même massivement diffusés par l’internet. L’AROPL a même organisé en mars dernier une conférence internationale pour les spécialistes des religions, où ses croyances ont été présentées et discutées en toute franchise avec des universitaires venus de pays aussi divers que l’Australie, la Lituanie, les États-Unis et le Canada, outre le Royaume-Uni. Je comprends que des activités caritatives bénéficiant aussi à des non-membres sont à un stade avancé de planification et, comme indiqué plus haut, correspondent à la fois à la vision du monde de l’AROPL et à ses activités dans d’autres pays. Bref, je crois que l’AROPL offre bien des services d’« intérêt public » au Royaume-Uni, en cohérence avec la situation de ses membres, mais avec des projets plus vastes pour l’avenir dont la mise en œuvre a déjà commencé.
10 avril 2024

Massimo Introvigne