Des Iraniens menacés d’expulsion de Turquie pour avoir diffusé des affiches
Texte lu en français
Ali Lakzaeian Teimour et Sajjad Jafary, en Turquie, sont menacés d’une expulsion forcée sur la base d’accusations vagues et politiquement chargées.
Par Alexandra Etheredge · Traduit de l’anglais

Deux ressortissants iraniens, Ali Lakzaeian Teimour et Sajjad Jafary, membres de la Religion ahmadie de la paix et de la lumière (AROPL), ont affronté une série ininterrompue d’épreuves depuis qu’ils ont fui la persécution religieuse en Iran et cherché refuge en Turquie. Dans leur quête de sécurité, ils ont au contraire été confrontés à des conditions inhumaines, à des transferts constants entre camps de réfugiés, à des pressions pour signer des documents sous la contrainte et à des menaces d’individus extrémistes, tout en se voyant refuser la protection qu’ils recherchaient désespérément. Aujourd’hui, après des mois de mauvais traitements, ils sont menacés d’une expulsion forcée sur la base d’accusations vagues et politiquement chargées, qui ont souvent servi à cibler des personnes pour leurs convictions. Leurs activités religieuses pacifiques, qui sont au cœur de leur foi, sont désormais criminalisées, marquant un nouveau chapitre douloureux de leur long parcours vers la sécurité. Cet article examine le dernier développement de leur combat en cours et met en lumière les implications plus larges de la liberté religieuse et de l’asile en Turquie.
Le 4 février 2025, la direction provinciale de la gestion des migrations d’Isparta a émis des arrêtés d’expulsion contre Ali et Sajjad, au titre de l’article 54(1)(d) de la loi turque n° 6458 sur les étrangers et la protection internationale. Cette disposition autorise l’expulsion de personnes considérées comme une menace pour l’ordre public, la sécurité ou la santé — en l’espèce, sous le chef d’« incitation du public à la haine et à l’hostilité ». Mais l’acte qui serait à l’origine de cette grave accusation révèle un précédent profondément inquiétant.
Les deux hommes participaient à un travail missionnaire pacifique — distribuer des brochures et des autocollants portant : « Le Sauveur attendu est parmi nous — Abdullah Hashim Aba Sadiq M.S., Religion ahmadie de la paix et de la lumière, la religion annoncée par les bénis Ahl al-Bayt du prophète Mohammed pour la fin des temps. » Ce message n’est en rien singulier ni controversé dans le discours religieux turc au sens large. Au contraire, la croyance au Mahdi est un principe largement accepté en islam, y compris dans l’islam sunnite, que suit plus de 90 % de la population turque. De fait, des savants religieux turcs parlent régulièrement du Mahdi dans des émissions de télévision autorisées par l’État, déclarant souvent que son avènement est imminent ou qu’il a déjà eu lieu.

La question se pose donc : comment une telle croyance — qui n’est pas étrangère à la Turquie — peut-elle être réputée constituer une infraction pénale ? S’il n’y a ni incitation à la haine ni manque de respect envers la religion, qu’est-ce qui justifie alors l’action judiciaire engagée contre Ali Lakzaeian et Sajjad Jafary ? Le seul facteur distinctif semble être l’identité du Mahdi, parce qu’il n’est pas officiellement avalisé par les autorités religieuses turques agréées par l’État. Cela soulève des questions dérangeantes sur la liberté religieuse et la neutralité de l’État en matière de foi en Turquie.
La Turquie, dans sa Constitution et ses engagements internationaux, affirme garantir la liberté de conscience, de religion, de croyance et d’expression. En pratique, pourtant, ces libertés ne sont respectées que de façon sélective. Le rapport 2022 du département d’État américain sur la liberté religieuse en Turquie décrit un cadre juridique qui permet un contrôle et une restriction systémiques de la vie religieuse, en particulier pour les expressions minoritaires de l’islam ou celles non approuvées par l’État :
« La Constitution institue la Diyanet, par laquelle l’État coordonne les affaires islamiques. Selon la loi, le mandat de la Diyanet est de rendre possibles les croyances, les pratiques et les principes moraux de l’islam, avec un accent premier sur l’islam sunnite ; d’éduquer le public sur les questions religieuses ; et d’administrer les mosquées. En vertu de la loi, ses attributions incluent la rédaction du sermon prononcé chaque vendredi dans toutes les mosquées du pays et dans les mosquées dotées de personnel de la Diyanet à l’étranger. La Diyanet opère sous l’autorité de la présidence, son chef étant nommé par le président et son administration assurée par un conseil de seize personnes élu par des clercs et par des facultés universitaires de théologie. La Diyanet compte cinq départements principaux, appelés hauts conseils : services religieux, services du hajj et de l’omra, éducation, publications et relations publiques. Si la loi n’exige pas que tous les membres du conseil soient musulmans sunnites, cela a été le cas en pratique. »
L’autorité de la Diyanet comprend la rédaction du sermon hebdomadaire du vendredi prononcé dans les mosquées de toute la Turquie, centralisant ainsi le récit et le message religieux. Cette domination institutionnelle, combinée à des codes pénaux criminalisant le fait d’« insulter les valeurs religieuses » ou de « provoquer l’hostilité », donne à l’État un pouvoir étendu pour étouffer les voix religieuses alternatives. De plus, comme l’explique le même rapport, les groupes religieux doivent obtenir l’approbation des municipalités et du gouvernement pour fonctionner et célébrer légalement. Les groupes non enregistrés, ou ceux qui s’écartent de la théologie agréée par le gouvernement, font souvent face à des sanctions judiciaires et administratives.
Dans ce contexte, l’expulsion d’Ali Lakzaeian Teimour et de Sajjad Jafary apparaît moins liée à la sécurité publique qu’à la monopolisation de l’interprétation religieuse. Leur message n’est pas présenté comme une affirmation théologique mais comme une menace pour l’ordre défini par l’État. Une telle lecture assimile dangereusement la différence de croyance à une intention criminelle. L’engagement affiché de la Turquie en faveur de la liberté religieuse doit se refléter dans les faits, et non seulement dans les principes. Si le simple fait de croire au Mahdi et d’inviter autrui à considérer sa réapparition suffit à motiver une expulsion, alors la promesse de liberté religieuse est vidée de tout sens.
Le principe selon lequel « nulle contrainte en religion », inscrit dans le Coran (2:256) et repris par les normes internationales des droits humains, exige non seulement la tolérance mais une protection juridique des expressions religieuses divergentes. Il n’appartient pas à l’État de déterminer en quel Mahdi les musulmans sont autorisés à croire, et un discours religieux pacifique ne devrait pas être accueilli par la criminalisation et l’expulsion.
L’affaire d’Ali Lakzaeian Teimour et de Sajjad Jafary ne concerne pas seulement deux personnes : elle reflète un conflit plus profond entre un conformisme religieux imposé par l’État et le droit à la pluralité religieuse en Turquie. Cela soulève de sérieuses inquiétudes quant à savoir s’il reste encore de la place pour la diversité religieuse et la liberté de croyance dans un pays qui se targue de son identité islamique. Cet arrêté d’expulsion ne peut donc raisonnablement être considéré comme une réponse à une menace légitime pour l’ordre public. Il apparaît plutôt comme un acte de répression religieuse politiquement chargé — visant des personnes au seul motif qu’elles professent une croyance s’écartant de la doctrine de l’islam approuvée par l’État. De tels actes ne sapent pas seulement les garanties constitutionnelles turques de liberté de croyance et de conscience : ils violent aussi les obligations de la Turquie en droit international, notamment la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont la Turquie est signataire. L’article 18 de la Déclaration énonce clairement que toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion, y compris la liberté de manifester sa religion ou sa conviction par l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. En criminalisant l’expression religieuse pacifique et en expulsant de force ceux qui portent des interprétations différentes, la Turquie ne défend pas la paix publique : elle érode les principes fondateurs de la liberté religieuse et du pluralisme.